6. Message
Quand je me réveillai tout d'un coup, il faisait toujours nuit. Elle dormait. Je regardai l'heure, il était trois heures passées. Je me penchai pour attraper une cigarette. Sa main me prit soudain le bras.
- Où vas-tu ?
- Nulle part. Juste une cigarette.
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Rien. J'ai juste du mal à dormir.
- Dis moi ce qui ne va pas.
Je ramassai mon bout de papier et le lui tendis.
- Ca, dis-je.
- Allume la lampe, fit-elle.
Elle était complètement réveillée maintenant, et une fois la lumière venue, elle regarda la feuille, puis moi d'un air interrogateur.
- Enlève deux lettres sur trois, répondis-je.
Elle déchiffra et resta muette. Je l'observai. Elle avait vraiment l'air surpris.
- ..A..N..T..O..N..I..A, murmura-t-elle. Pourquoi ? Je ne comprends pas…
- Moi non plus. Pourquoi a-t-il pris tant de soin pour coder simplement ton nom ? Réfléchis, toi seule a la réponse.
- Je n'en vois qu'une, dit-elle. Ma grand-mère.
- Ta grand-mère ?
- Oui, la mère de mon père. Je porte le même nom qu'elle.
- Et pourquoi aurait-il mentionné le prénom de votre grand-mère ?
- Ca, je ne sais pas, répondit-elle songeuse.
Nous restâmes longtemps silencieux.
- Ta grand-mère, demandai-je soudain, c'était la cousine de Django ?
- Oui, pourquoi ?
- Ca a peut-être à voir avec la guitare, fis-je en regardant l'instrument faiblement éclairé par les reflets du feu. Et pas avec ce qui vient de se passer. Surtout que je réalise que cette feuille de papier a l'air d'avoir vieilli. Ce n'est pas quelque chose qu'il vient d'écrire. Non, ça à l'air plus ancien. Je ne l'avais pas remarqué d'abord, mais maintenant j'en suis sûr. Regarde le papier comme il est gondolé. Il a pris l'humidité.
Elle ne dit rien mais je sentais qu'elle réfléchissait.
Je me levai, remis quelques bûches sur le feu et m'approchai de la guitare. Je la pris délicatement et l'examinai sous toutes les coutures.
- En fait, je crois que Django a été l'amant de ma grand-mère. C'est quelque chose que j'avais complètement refoulé, mais cela refait surface.
- Explique-toi, fis-je doucement.
- Quand j'étais petite, j'ai souvent entendu des tas d'histoires que je ne comprenais pas vraiment. Il était souvent question de Django. A chaque fois mon grand-père semblait très en colère. Mon père ne disait rien. Un jour un Rrom m'a dit que mon père était le fils de Django, mais j'étais encore trop jeune pour comprendre tout ça.
- Oh nom de Dieu ! criai-je. Si c'est vrai, ça veut dire que tu es la petite fille de Django ! Te rends-tu compte !
- Non, fit-elle d'un ton très naturel.
- Comment, non !
Silence…
- C'était peut-être ça le message. Te confirmer ce qu'il savait déjà mais n'osait pas te dire. Après tout, si c'est vrai, lui aussi était le petit-fils de Django. Au cas où il lui arriverait quelque chose, c'était une manière de te le dire…
- Tu crois ?
- Dis-moi, est-ce qu'il était d'un naturel déprimé, voire suicidaire ?
- Oui, il ne parlait pas beaucoup, mais je le sentais angoissé. Je l'ai toujours senti mal dans sa peau. J'essayais de lui parler, mais il ne répondait jamais.
- Eh bien, tu vois !
- Je vois quoi ?
- Il avait des idées morbides, mais il t'a laissé un message au cas où, dis-je en retournant sous la couette auprès d'elle et en la prenant dans mes bras.
- Oui, peut-être, soupira-t-elle.
- Il y a quelqu'un dont tu ne parles pas, dis-je, c'est ta belle-sœur. Pourquoi ?
- Je ne l'aime pas. Je crois qu'elle profite de lui. Elle ne l'a jamais vraiment aimé. Je n'ai pas envie de parler d'elle.
Je ne voulais pas la pousser. Je me tus et la serrai plus fort.
- Toi, je t'aime, chuchota-t-elle.
J'eus envie de pleurer…
***
C'est la guitare de Stochelo Rosenberg qui me réveilla dans la plus merveilleuse des douceurs. La version "live" de "For Sephora", un de mes morceaux préférés de swing manouche. Elle n'était plus dans le lit-canapé. Comment savait-elle que j'aimais tellement cet album ? J'allumai une cigarette et savourai cet instant magique les yeux fermés.
L'odeur du café frais me tira de ma rêverie. Mais c'était son odeur à elle que me renvoyait Stochelo. Une odeur de joie et de tristesse à la fois…
Elle s'assit à côté de moi. Je lui souris.
- Tu as bien choisi, dis-je.
- N'est-ce pas, fit-elle avec un clin d'œil.
- Je croyais que tu n'aimais pas tellement ce genre de musique.
- J'ai simplement dit que je ne connaissais rien aux guitares. Ce n'est pas la même chose !
- Tu ne vas pas me dire en plus que tu connais Stochelo !
- Si ! fit-elle en riant. Je l'ai rencontré plusieurs fois. Mon mari jouait de temps en temps avec lui.
- Et qui d'autre, tu connais ?
- Presque tous. C'est un petit monde...
- Tu dois me prendre pour un petit "gadjo".
- Pourquoi ? Parce que tu aimes notre musique ? Non, elle est à tous ceux qui l'apprécient.
Je ne trouvai rien à répondre à ça. Elle sourit de nouveau.
- Tu aimes le blues et le jazz. Est-ce que tu es noir ? Quelque part tu l'es, comme tu es Rrom ou je ne sais quoi ! Si tu aimes une musique, c'est que tu aimes une culture.
- Si c'est la spécialiste ès-civilisation qui parle…
- Ne te moque pas, gronda-t-elle.
- Je ne moquerais jamais d'une aussi belle femme que toi !
- Bois ton café ! On a des choses à faire !
- Comme quoi ? L'amour ?
Elle me regarda d'un drôle d'air et secoua la tête. Puis elle m'embrassa.
- Non, dit-elle. La guitare !
- Quoi, la guitare ?
- J'ai d'autres vagues souvenirs de mon enfance. Il y avait une guitare de mon grand-père qu'il appelait du nom de ma grand-mère.
- Tu veux dire Antonia ?
- Oui. C'est peut-être celle-ci, fit-elle.
- Et alors ?
- Alors regarde !
Je me précipitai à nouveau sur la vénérable six-cordes et l'examinai de nouveau. Sans oser la toucher.
- Et si tu me disais un peu le reste de tes "vagues" souvenirs, ça m'aiderait, lançai-je en la regardant droit dans les yeux.
- Mon grand-père n'en a jamais joué, ni mon père, ni mon frère. On disait dans la famille que c'était une guitare maudite. C'est ma grand-mère qui en prenait soin. Elle veillait toujours sur elle. Mais aucun des hommes de la famille ne l'a jamais touchée.
- Oh ! Bon Dieu !
Il fallait démonter les cordes, sinon impossible de passer les doigts pour fouiller à l'intérieur de la caisse. Je me forçai et fit ce qu'il fallait. C'était de belles cordes filées en bronze. Une fois les six dégagées, je passai ma main à l'intérieur et palpai le bois. Du bois superbe.
- Alors ? demanda Antonia.
- Alors… rien !
- Casse-la ! Démonte-la !
- Tu es folle ! Une guitare comme ça ! A Django ! C'est ta retraite assurée !
- Je n'ai pas besoin de retraite ! J'ai besoin de savoir !
- Mais de savoir quoi, bon dieu ?
- Pourquoi je suis maudite !
Et après une seconde de silence : "Tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir."
- Si tu ne m'expliques pas !
- Je n'ai rien à expliquer, c'est comme ça !
J'optai pour la stratégie "retour au calme". Et donc ne répondis pas. Je la regardai. Elle était si belle dans sa colère. Et si fragile aussi. Et soudain, j'eus peur. Pour elle, pour moi.
Je la pris dans mes bras. Elle pleurait sans bruit. Je sentais des siècles d'errance, de rejet et de souffrance, de larmes et de désespérance.
Alors j'eus ce sursaut des cas désespérés. Je me précipitai de nouveau sur la guitare. C'est sur un des côtés, que j'avais négligé d'explorer, que je sentis du papier scotché. Je sortis l'enveloppe (cette fois, elle avait l'air très récent) et la lui tendis.
Elle ouvrit, déplia une simple feuille et lut lentement, une première fois, puis une autre. Et puis elle me donna la lettre. Il n'y avait que quelques lignes.
- Antonia ! Je n'y comprends rien ! C'est du romani ?
Je lui rendis la feuille.
- Pardon ! Je vais te traduire. C'est très bizarre, ce qu'il dit…
>>> suite...© Bruno de La Perrière, 2008