1. Neige, neige, neige

Je ne sais pas très bien quelle heure il était. J'avais lu un bouquin la moitié de la nuit. Il était tombé de mes mains et je venais sans doute de sombrer dans un premier sommeil agité.
Des coups insistants ébranlaient la porte d'entrée, me parvenant comme à travers du coton dont j'aurais bourré mes oreilles. J'eus l'impression subite qu'il avait neigé.
Je fonçai à la salle de bain et ouvris la fenêtre. Un courant d'air froid me fouetta le haut du corps. En bas, une ombre leva la tête attirée par le bruit.
- C'est vous le journaliste ?
- Oui, pourquoi ?
- Y'a un mort !
- Un mort ?
- Oui ! Un mort !
Il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits.
- Quel mort ? Où çà ?
- Devant l'église !
L'église était sur la place du village sur laquelle donnait ma vieille grange restaurée.
"Et alors, qu'est-ce que… Pourquoi… Vous avez appelé les flics ?"
Silence neigeux. Mes yeux accoutumés distinguaient cette lueur si particulière la nuit due à la neige. Dix centimètres, tout au plus. C'était beaucoup pour la région.
- Non, plus de téléphone ! Ca doit être la neige.
- Et les portables, y marchent pas quand il y a de la neige ? ! !
- On en a pas !
Il est vrai que je m'étais retiré dans un village qui avait beau n'être qu'à soixante kilomètres de Paris, on se serait cru au fin fond du Limousin. Les opérateurs mobiles avaient décidé que la coin n'était pas rentable ! Mon mobile ne fonctionnait qu'à partir du moment où je m'éloignais de quelques kilomètres.
- Bon, deux minutes, j'arrive…
Je rejoignis ma chambre et, machinalement, je décrochais le téléphone fixe : aucune tonalité. Mon portable indiquait : service indisponible. En général c'était l'électricité qui morflait au premier coup de vent ou au premier orage. Mais pas cette fois.
Je m'habillai et descendis ouvrir la porte d'entrée.
Le quidam réveilleur, je l'avais vaguement aperçu dans le bled. Ouvrier agricole, ou quelque chose du genre…
- Bon, il est où votre mort ? demandai-je en refermant ma porte. Beethoven gueulait de plus belle. D'un mot je lui intimai de la boucler et suivis le quidam jusqu'au parvis de la petite église. Il ne dit pas un mot et me montra d'un geste le corps sombre qui gisait sur les quelques marches du sanctuaire.
- Qui c'est ? demandai-je tout en essayant de me remémorer qui était le quidam.
- Aucune idée.
- Bon, attendez, je vais prendre une torche. Ne bougez pas !
Je courus jusqu'à la maison, pris la torche de secours qui était accrochée dans l'entrée, et pris soin de refermer cette fois la porte à clé.
Revenu aux marches de l'église, j'examinai le "mort". C'était bien "un" mort. Je braquai ma torche sur son visage à demi tourné vers le sol.
- Vous le connaissez ? demandai-je au quidam.
- Ben non !
Je regardai de nouveau sans résultat. Inconnu au bataillon, le macchabée ! "Et qu'est-ce qu'il fout là d'abord ce type ?" m'exclamai-je de mauvaise humeur?
-En sais rien, répondis le quidam.
- Vous l'avez trouvé comment ?
- En rentrant chez moi.
Pas très prolixe de détails, le quidam.
- Et d'abord, vous êtes qui vous ?
J'étais décidément de très mauvaise humeur, et l'autre sursauta. Je m'en voulut immédiatement mais ma mauvaise humeur eût le dessus : "De toute façon, qu'est-ce que vous avez à m'emmerder avec ça ? Je suis pas flic, je vous l'ai déjà dit !"
Et l'autre : "Ben oui, mais c'est quand même vous qu'habitez à côté !
- Et alors !!!
- Ben, comme vous z'êtes journaliste, je m'suis dit que…
- Que quoi ?!!!
- Ben que vous saviez quoi faire.
Je fus désarmé devant cette logique paysanne implacable.
- Et vous, vous êtes qui ?
- Ben moi, je suis Casson, répondit-il d'un ton désarmant.
Casson ? Casson ? Cassons-nous, songeai-je soudain. Mais l'autre me demanda : "On peut pas le laisser là. On peut pas le mettre chez vous ? En attendant, je veux dire."
- En attendant quoi ?!!
- Ben, le temps d'alerter les flics…
Une colère subite me prit, mais retomba aussitôt.
- Non, on va le laisser là pour l'instant…
-C'est pas chrétien, dit le Casson d'un ton si convaincu que je m'inclinai.
- Bon, OK, on va le transporter dans la cave…
Sourire réjoui du Casson.
C'est une fois dans la cave — tu parles d'une morgue ! mais il ne risquait pas de décongeler —que j'examinai un peu le cadavre. Il était grand, assez bien habillé, visage osseux et fine moustache. Un mot pointa immédiatement dans mon esprit : manouche. J'étais fan de jazz manouche et je connaissais bien le type de gueule à la Django.
Ses vêtements étaient horriblement déchirés et les multiples blessures sur son corps faisaient imaginer qu'il avait été attaqué par un fauve. Le sang avait gelé. C'était pas beau à voir ! J'eus envie de vomir, mais comme j'étais à jeun, peine perdue.
Curieusement son visage était intact. Un chien féroce ? Je ne voyais pas d'autre explication logique. Pourtant les griffures profondes semblaient étonnamment larges…
- Y'a des manouches dans le coin ?
- Sais pas ! rétorqua immédiatement Casson. Pourquoi ?
- Parce que celui-là m'a tout l'air d'en être un.
Nous remontâmes à la cuisine.
- Bon, regardez dans le placard, là, et faites du café. Je vais voir comment contacter la maréchaussée.
Evidemment comme le téléphone était coupé par la neige, Internet ne marchait pas plus. Je pris mon portable et regardai l'écran. Désespérément mort lui aussi. "Mais, nom de Dieu, pourquoi moi ?" criai-je aussitôt.
Pas de téléphone. Et ma vieille bagnole qui était en rade dans un garage à vingt bornes d'ici !
Ce qui sembla attirer une question du Casson : "Z'auriez pas un truc plus fort ? Passeque personnellement ça m'a retourné les sangs !"
- Regardez dans les placards ! Doit y avoir du rhum !
Il n'avait pas inventé l'eau tiède, le Casson, mais son regard était franc et droit. Je rejoignis la cuisine. Il avait servi deux petits verres mais n'avait pas osé boire encore.
On fit cul sec, et je refis la tournée.
- Bon, aucun moyen d'avoir les flics. Faut trouver autre chose. Vous avez un véhicule ?
- Ouais, j'ai un vélo.
Je n'insistai pas. De toute façon, j'en avais ma claque. Qu'est-ce que tout ça avait à voir avec moi ? Journaliste, mon cul ! J'étais plus ou moins au chômage, piges par-ci, piges par-là. Et surtout, j'étais loin d'être spécialisé dans les faits divers et autres chiens écrasés. Encore que là, c'était plutôt le chien qui avait écrasé le mort. Lorsque la bouteille fut vide, Casson décida subitement qu'il devait rentrer chez lui. Je le raccompagnai devant l'église et lorsqu'il se fut éloigné, j'examinai un peu les abords avec ma torche.
Bon, résumons. Les multiples traces de pas dans la neige entre chez moi et l'église. Normal. Les piétinements autour des marches. Normal encore. Celles de Casson arrivant à l'église, venant de la droite. Celles du même Casson repartant chez lui, partant vers la gauche. Rien d'autre. Ni empreintes humaines, ni trace d'animal. Aucune traces de sang sur la poudreuse non plus. Il avait dû commencer à neiger après l'attaque. Plus rien à voir dans le coin, je rentrai. Toujours aucune tonalité au téléphone. Portable toujours mort. Je décidai d'aller dormir un peu. Il était près de six heures.
Seul problème, je n'y parvins pas. Au bout d'une heure à tourner dans mon lit et quelques cigarettes, je me levai et me rhabillai. Direction la cave. Django était toujours là. Il était vraiment pâle. Il avait dû perdre pas mal de sang. Je soulevai sa main droite et examinai l'extrémité de ses doigts. Des cals typiques des guitaristes. Je ne devais pas être loin de la vérité. Mais d'où sortait-il Django ?
Il était temps d'aviser. Je ne pouvais quand même pas le garder éternellement là. Il fallait avertir la gendarmerie. Une quinzaine de bornes à pied ne me tentaient pas plus que çà. Il fallait trouver une bonne âme prête à m'emmener au bourg. Je bouclai la bicoque, sortis dans la grand rue et commençais à marcher. Aucun signe de vie dans le hameau, comme si tout le monde, c'est pas qu'il y en avait beaucoup, des gens âgés pour la plupart d'après ce que j'avais pu voir, avait peur de la neige.

***

J'étais déjà à près de cinq cent mètres du bled lorsque j'entendis dans mon dos le brouhaha d'un tracteur.
Le truc était deux fois plus haut que moi. Rien que les pneus m'arrivaient aux yeux. Avec de telles sculptures, il ne risquait pas de déraper sur la neige !
- Z'allez où ? demanda une voix.
- Gendarmerie.
- Ah ouais, vous aussi ? Me dites pas que vous avez découvert un cadavre devant chez vous !
- Ben si, c'est exactement ça !
Regard incrédule du haut de son siège. Le type avait une gueule à la Burt Reynolds avec des yeux gris-bleu francs. Et bien sûr la moustache. A priori sympathique.
- Moi aussi !
A mon tour de lui jeter un œil incrédule.
- Avec d'horribles blessures ?
- Ouais…
- Et il a une gueule de manouche ?
- Elle !
- Elle ?
- Oui, c'est une femelle.
- Une femme ?
- Ben oui, une femme !
Je réfléchis deux secondes. Un mort, soit ! Deux, avec le même type de blessures, ça ne tenait plus de la coïncidence, non ?
- Demi-tour ! criai-je soudain dans une impulsion soudaine.
- Comment ça demi-tour ?
- Je veux voir votre cadavre !
- Pourquoi ?
- Pour voir s'il ressemble au mien.
Il s'était remis à neiger. Le ciel était si bas que je ne m'étonnais plus que les Gaulois craignaient qu'il puisse leur tomber sur le coin de la gueule parfois. De gros flocons virevoltaient. Il était à peine plus de huit heure, et la nuit semblait retomber déjà.
- Eh, merde, ça recommence ! fit l'homme au tracteur.
Il s'engagea dans un chemin de terre — enfin, de neige — et fit demi-tour avec son engin.
Trois minutes plus tard, il entrai dans la cour de sa ferme.
- Il est là-bas sous le hangar.
C'était bien une femme. Plutôt jolie. Longs cheveux noirs et yeux de la même couleur, ou presque. Pas plus de trente, trente-cinq ans. Et vraisemblablement manouche elle aussi.
Deux cadavres, deux manouches. Tu parles d'une coïncidence !
- Est-ce que vous avez vu des manouches dans le coin ?
- Pourquoi ?
- Répondez à ma question !
- Je crois avoir aperçu deux ou trois caravanes à proximité du puit.
- Du puit ?
- Ben oui, le puit de pétrole. Sur la route du bas.
- Montrez-moi !
Le gars ne discuta pas. Nous repartîmes sur le tracteur.
Deux "têtes de cheval" se levaient et retombaient dans un mouvement lent et fatigué. Encloses dans une enceinte de grillage faite pour résister aux curieux. Le portail métallique de l'entrée était ouvert. Il y avait une vague odeur de pourri.
La neige tombait moins fort. Le jour parvenait à percer. J'entrai dans l'enclos. Et regardai par terre à la recherche… de quoi ? Je vous le demande ! Si, de traces de sang. Rien ! L'autre me suivait sans savoir ce que je faisais.
- C'est normal que le portail soit ouvert ?
- Non, généralement il est toujours fermé. Sauf quand les camions-citerne viennent travailler. Je l'sais, c'est moi qu'ai l'champ à côté.
Et de me désigner une vague étendue neigeuse.
- Et elles sont où vos caravanes ?
- Un peu plus loin, là-bas derrière ce bosquet.
- On y va !

***

Il y avait deux caravanes plus très neuves. Mais une seule voiture. Plus très neuve non plus, et couverte de neige. Une grosse Peugeot apparemment. Du linge congelé pendait sur une corde tendue entre deux maigres bouleaux. Je descendis et frappai à la porte de la première caravane. Rien. La porte de la deuxième s'entrouvrit pour laisser place au visage d'une femme. Un visage qui avait vécu mais d'une beauté mystérieuse. Ses yeux, infiniment tristes, me fixèrent et j'en eus un frisson. Pas désagréable, d'ailleurs.
- Madame, fis-je de mon ton le plus poli.
Elle m'observai. Flic, pas flic ?
Je la rassurai.
- Désolé de vous déranger, Madame, mais j'aimerai simplement savoir où sont les autres.
Elle ne répondit pas et se contenta de scruter mon visage.
- Madame, si je vous demande ça, c'est parce que… Enfin, comment dire ? Je crois que deux personnes de chez vous sont… (Je réfléchissais tout en parlant à la manière d'y aller le plus doucement possible). Enfin, ont été victimes d'un accident, lâchai-je soudain.
Elle se contenta de me regarder droit dans les yeux sans répondre. Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle nous fit signe d'entrer.
La caravane était plus grande que je n'aurais pensé en la voyant de l'extérieur. Une odeur de café nous accueillit. Toujours sans un mot elle nous fit signe de nous asseoir. Je sourit intérieurement en pensant que mon compagnon au tracteur n'avait toujours rien dit.
Quarante ans ? Quarante-cinq ans ? Elle était encore plus belle à la lumière. Elle avait un corps parfait. Rien à voir avec un top-model anorexique ! Sous sa robe longue bleu foncé toute simple boutonnée sur le devant de bas en haut, on entrevoyait des hanches épanouies, des seins que je devinais lourds mais fermes. Des fesses et des cuisses sûrement toute aussi fermes. Tout en elle invitait à l'amour. Bref, je la trouvais canon !
Plus de larme sur ses joues, mais son regard était d'une tristesse insondable. Je détournai mon regard et jetai un œil dans la caravane. Rien de bien extraordinaire. Bric-à-brac habituel des espaces restreints. Sauf une chose. Et une belle. La guitare type Selmer couchée sur la couchette du bas. Je me levai soudain pour la regarder de plus près. Elle ne datait pas d'hier. Le vernis s'écaillait. Je passai très doucement mes doigts sur les cordes. Elle résonna d'une manière qui me fit entrevoir des horizons dignes de Django.
Elle m'observait. Je revins m'asseoir.
- C'est une très belle guitare, dis-je.
- Elle est à mon frère, répondit-elle.
- Où est-il ?
- Je ne sais pas.
Les larmes revinrent. Oh, la pitié qui s'empara de moi ! Elle pressentait déjà, j'en aurais mis ma main au feu. Ce qui aurait été dommage puisque je me targuais de gratouiller un peu de la six-cordes moi-même.
J'hésitai, puis lui dis très doucement : "Venez avec nous, je crois savoir où il est."
Elle se leva lentement et nous fit signe de sortir.

>>> suite...

© Bruno de La Perrière, 2008

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