2. Pétrole, vin et félins

Chez l'homme au tracteur, elle dit : "C'est la femme de mon frère." Sans commentaire.
Dans ma cave, elle dit : "C'est mon frère." Regard prostré.
Je les fit remonter dans la cuisine. Elle s'assit lourdement. Je versai du café dans trois tasses. J'eus la nausée rien qu'à sentir sa douleur. Un vague air de jazz manouche commença à tourner dans ma tête. "For Sephora" ou un truc du genre… Un truc triste à en mourir.
Je me ressaisis et demandai : "Depuis combien de temps sont-ils partis ?"
Elle me regarda comme si elle ne comprenait pas, puis lentement ses yeux me fixèrent.
- Ne vous en faites pas. On est pas là pour vous causer des problèmes, au contraire, n'est-ce pas ? dis-je en regardant l'homme au tracteur.
Il secoua la tête en signe de dénégation.
"Ils sont partis hier après-midi voir quelque chose. Je ne sais pas. Je les ai entendu discuter. Une chose qu'ils auraient vue par hasard, mais je n'ai pas compris de quoi ils parlaient."
Elle s'exprimait dans un français plus que correct, plus que les cul terreux du coin. Je lui demandai :
- Avez-vous des chiens ?
Elle parut sincèrement surprise.
- Non, pourquoi ? demanda-t-elle calmement.
- Pour rien, ou plutôt si. Vous avez remarqué les marques sur eux. Ils ont été attaqués par une bête plutôt féroce.
Elle me fixa de nouveau. L'autre ne disait toujours rien.
- Et donc, ils sont partis "voir quelque chose" et ne sont pas rentrés, c'est ça ?
- Oui.
Je réfléchis un peu. Sans résultat. Et puis tout d'un coup, je demandai :
- Il fait quoi votre frère ?
Elle soupira, et sans ciller :
- Il est musicien.
Ben, tiens ! Ca je l'avais deviné rien qu'à tâter le bout des doigts de sa main gauche.
J'hésitai quelques secondes sur la question à poser. Puis :
- Et il joue avec qui ?
- Oh, il fait des concerts ici et là. Il connaît pas mal de monde…
- C'est un petit monde, le swing manouche, dis-je très doucement.
- Oui. Il joue très bien, mais il préfère voyager tout le temps. Un festival ici, un autre là. Il ne tiens pas en place. Il est malheureux. Et moi, je les suis…
Son présent me fendit le cœur.
- Et elle ? demandai-je.
- Elle fait comme il dit.
- Et vous, vous êtes seule ?
- Mon mari est mort il y a quatre ans, répondit-elle tristement. Je n'ai jamais eu d'enfant. Je n'ai plus que mon frère.
Toujours ce présent à fendre le cœur. Et maintenant tu n'as plus personne…, pensai-je tristement.
Je n'insistai pas.
L'autre écoutait tranquillement mais n'avait pas articulé un son. Soudain, comme s'il s'était réveillé, il dit :
- Des bêtes féroces !
- Pardon ! fis-je
- Eh ben oui, des bêtes féroces, y'en a pas loin !
- Comment ça ?
- J'y avais pas pensé, mais y'a le truc des félins pas loin. Comment qui z'appellent ça ? Le parc, je crois !
- Le parc de quoi ? fis-je soudain intrigué.
- Le parc des félins ! Pas loin ! Il est juste en bas sur la route du bourg !
Oh la la ! Tout d'un coup, j'eus un moment de vertige. Qu'est-ce que c'était que toute cette histoire ? Parc de félins ? Jamais entendu parler ! Devant mon œil interrogateur, l'homme au tracteur dit :
- Ils ont toutes sortes de bestioles qu'ils protègent. Y'a même des tigres.
- Des tigres !
- Et des genres de lions aussi. Mais ils sont bien à l'abri derrière des grillages. Et y'a des gens qui les surveillent.
- Et c'est depuis quand cette histoire ? je demandai.
- Quelques mois. Ils z'avaient un autre zoo ailleurs, mais y'avait plus assez de place, alors ils ont acheté cette grande propriété ici pour s'agrandir.
Mais comment se fait-il que je ne sois jamais au courant de ce qui se passe à deux pas de ma porte ! Qu'en général ça ne me passionnait pas, serait peu dire. M'enfin ! Ah bon, comme ça des félins à moins de trois bornes ! Et un félin ça a une sacré détente. Ca peut très bien sauter une clôture si vraiment ça a envie d'aller faire un petit tour, non ?
Oui, mais ça n'expliquait pas pourquoi, d'après ce que j'avais constaté, les deux corps avaient été déposés là où ils l'avaient étés.
Soudain, une idée, ou plutôt une question me traversa l'esprit : pourquoi avoir largué les corps, l'un chez le fermier au tracteur, l'autre devant l'église ? Il y avait là quelque chose qui n'était pas logique.
A moins que… A moins que… Après tout, le type au tracteur ? Oui, mais ça n'expliquait pas non plus les horribles blessures. A moins que… A moins que…
Je m'adressai à lui :
- Ce puit de forage de pétrole, il marche toujours ?
- Oui, au ralenti, mais avec le cours actuel, la moindre goutte est bonne à prendre.
Des félins. Du pétrole. Oui, et alors ? On était pas plus avancé.
Je regardais la belle manouche.
- Ils sont partis en voiture ? L'autre, c'est la vôtre ?
- Oui, en voiture, répondit-elle en finissant sa tasse.
- Quelle marque ?
- Une Land-Rover. Une vieille.
- Vous ne l'avez pas repérée quelque part ? fis-je en regardant tracteur-man.
- D'toute façon, j'aurais pas pu vu qu'en cette période de neige j'ai rien à faire dans mes champs.
- Très juste.
Ca tournait de plus en plus en rond. Je commençais à avoir un sacré coup de pompe, et de toute façon, tout ça ne me regardait pas ! J'allais envoyer tout le monde paître. Mais je posai mon regard sur la manouche…
- Vous allez vous installer ici en attendant que le téléphone soit rétabli, dis-je à la sœur du swinger. Et vous, vous devriez rentrer vous reposer aussi, fis-je à tractoman.
Il ne dit rien et se leva. Elle ne dit rien non plus. Je raccompagnai mon compagnon.
Il partit. Il neigeait encore. Je bouclai la porte et revint dans la cuisine.

***

Elle était toujours dans la même position prostrée.
Je lui pris le bras très doucement.
- Vous avez faim ?
Elle leva la tête et fit un hochement timide.
- Regardez dans le frigo, il y a plein de choses. Faites comme chez vous. Les poêles et les casseroles sont en bas. Les couverts en haut.
Je lui montrai d'un geste et elle me donna un regard reconnaissant.
- Faites comme chez vous. N'ayez pas peur. Pendant ce temps-là, je vais prendre une bonne douche. Ou alors on fait le contraire ?
Elle me regarda avec un début de sourire et se leva pour inspecter le frigo.

Douché et habillé de frais, je redescendis. Une bonne odeur m'accueillit. Des œufs, mais aussi autre chose. Elle me tournait le dos, un peu penché en avant, s'affairant sur le fourneau. J'eus envie de m'approcher et de la prendre dans mes bras. J'avais envie d'elle. Elle dut le sentir car elle se retourna aussitôt sans rien dire.
Le couvert était mis. Elle me fit signe de m'asseoir et servit une mixture à base d'œuf et de viande hachée, entre autres. Elle avait même trouvé une demie-baguette dans le congélateur. Et mis la bouteille de bourgogne ordinaire entamée sur la table à côté d'une carafe d'eau fraîche.
Je lui fis un clin d'œil. Maintenant j'étais de bien meilleure humeur, allez savoir pourquoi !
Nous commençâmes à picorer.
- Vous êtes très belle, dis-je soudain sans réfléchir.
Elle ne broncha pas.
Je me levai et allai dans le salon. Je branchai la chaîne hi-fi et choisi un CD de Tchavolo Schmitt. Les guitares se mirent à swinguer.
Je revins dans la cuisine.
- Vous connaissez Tchavolo ? demanda-t-elle surprise.
- Oui, j'adore le jazz manouche. (Et vous aussi, fus-je tenté de dire).
Elle me regarda encore une fois droit dans les yeux. Et ça me fit frissonner de tout un avenir impossible.
- Vous aussi vous avez une belle guitare. Je l'ai vue dans l'autre pièce.
- J'adore la guitare. Mais je suis nul. En tout cas, incapable de jouer comme Tchavolo, Stochelo ou Angelo… Sans parler de Django, évidemment, ou de Biréli…
- Vous les connaissez tous ?
- Presque. Enfin, non, mais ceux-là, je les respecte. Si j'avais le quart du dixième de leur technique et surtout de leur feeling…
Elle eût soudain une marque de tristesse dans les yeux. Et puis elle me demanda :
- Pourquoi aimes-tu les manouches ?
Le tutoiement me réjouit autant qu'il me surprit. Je réfléchis. Pas le moment de sortir les trucs bateaux habituels.
- Parce que… Enfin, je ne sais pas, c'est plus fort que moi… La musique… Manouche ou gitane… C'est comme le blues. C'est une chose que je ressens au fond de moi. Ca ne s'explique pas, c'est comme ça.
Elle ne dit rien. Pendant une minute nous continuâmes à picorer dans nos assiettes. Je lui versai un peu de vin.
- Je ne connais même pas ton nom…
Elle ne répondit pas. Je n'insistai pas, mais dans ma tête un tas de noms résonnait. Sauf que c'était des noms d'homme. Des noms qui se terminaient en "o". Et les femmes, elles s'appelaient comment chez les manouches ? Ca je ne savais pas. Comme quoi…
Elle sourit et me dit tout à trac :
- Si tu trouves qui a tué mon frère et sa femme…, je te paierai plus que tout ce que tu as jamais imaginé.
Je sus immédiatement qu'elle ne parlait pas de son corps.
- Oui, mais comment le saurais-je ?
Elle releva la tête (et Dieu que ses yeux et tout le reste étaient beaux !) et me fixa une fois encore :
- Parce que tu peux !
Silence !
Et comme un con, je répondis :
- Je peux toujours essayer…
- Maintenant j'ai ta parole !

***

Il faisait presque nuit. Je décrochai le téléphone. Toujours aucune tonalité. Portable non plus.
J'ouvrai doucement la porte de la chambre en face, où je lui avais dit qu'elle pouvait se reposer. Le lit était vide. Et toujours fait.
- OK. Résumons : ton frère et sa femme ont vu quelque chose. Ils sont partis voir en voiture et ne sont jamais rentrés. Le lendemain, on les retrouve à deux endroits différents, pas tellement éloignés, vraisemblablement tués par d'horribles blessures dignes d'un fauve. La voiture a disparu.
Elle me fixa, comme elle faisait si souvent (enfin, ça me paraissait déjà si souvent), et dit soudain :
- Je crois que c'est au puit de pétrole !
- Au puit de pétrole, quoi ?
- Je ne sais pas, mais je les ai entendus chuchoter à propos du puit de pétrole.
- Et rien d'autre ?
- Non. Si ! Un nom. Un nom du genre Vourier ou quelque chose comme ça…
- Et ça te dis quelque chose ce nom de Vourier ?
- Non.
Je me précipitai dans l'entrée prendre l'annuaire (on ne sait jamais !) et revins en face d'elle. Et je commençai à feuilleter, en commençant par la commune. Aucun Vourier. Je fis les Bourier, les Dourier, les Fourier… Avec un "R", avec deux "R". Bref tout dans l'ordre phonétique et alphabétique. Aucun résultat ? Il y en avait trois de Vourier ! Dont deux à la même adresse. Je notais tout ça soigneusement sur une page du bloc qui côtoyait le téléphone. Le troisième disait : "Vourier Michel, Entrepreneur." Son adresse était dans le village suivant.
Je pris les pages jaunes et regardai à la rubrique correspondante. Rien !
De toute façon avec le téléphone en rade…
Elle m'observait avec un certain intérêt.
Je remis les annuaires en place. On était pas plus avancé. Je soulevai un peu le rideau. Il neigeait plus fort que jamais. Je soupirai en la regardant.
Elle ne dit rien. J'allumai un feu dans la cheminée et je m'assis à côté d'elle sur le canapé qui faisait face à l'âtre. Sans rien dire non plus. Une chaleur bienfaisante se répandit. Je regardais les flammes. Au bout d'un moment, elle posa sa tête sur mon épaule. Je sentais ses longs cheveux noirs contre ma joue. Ne pas bouger surtout, me dis-je.
Pétrole, félins, Vourier… Trois mots qui tournaient dans ma tête sans l'ombre d'une solution au puzzle. Et ni téléphone, ni voiture !
Mais si Bon Dieu ! Une voiture, il y en avait une chez elle !
- Ta voiture marche ? demandai-je sans bouger.
- Oui, pourquoi ?
- Parce que la mienne est au garage, à moitié morte.
- On peut aller chercher la mienne, si tu veux…
- Dans ce blizzard ! Il fera jour demain. C'est trop bête, j'aurais dû y penser tantôt.

***

J'étais bien, là avec elle et n'avais aucune envie d'aller crapahuter dans la neige. La seule chose que j'aurais aimé savoir, c'était son nom. Carmen ? Non, un peu trop gitan. Séphora ? Non, ce serait trop.
Et là, comme si elle avait deviné mes pensées, elle murmura : "Mon nom, c'est Antonia."
Une énigme de résolue, me dis-je.
Et bizarrement, elle ne me demanda pas le mien.
Mes pensées continuaient à errer. Qu'est-ce que ces trois manouches faisaient ici, seuls. En général, ils campent en clan. Nouvelle énigme. D'ailleurs, pensais-je en me remémorant certains documents que j'avais lus, le mot "manouche" n'était pas approprié puisqu'eux-mêmes se considéraient comme des "roms".
Mais je préférais ne pas l'ennuyer avec mes questions. Les réponses arriveraient à leur heure.
Et puis soudain, je m'exclamai : "Merde ! Les gendarmes !"
Elle se redressa :
- Quoi, les gendarmes ?
- Eh bien, avant d'aller chez toi, en fait nous étions partis pour la gendarmerie signaler les… enfin, tu vois… Quand il m'a dit qu'il avait aperçu des caravanes près de son champ, j'ai décidé d'aller voir. Tu connais la suite. Du coup, on a complètement oublié pourquoi on était parti. On ira demain, soupirai-je.
Il faisait complètement nuit maintenant. Le feu ronronnait tranquillement. Je pris conscience que j'avais faim. Je me levai et partis dans la cuisine inspecter frigidaire et congélo.
- Pizza ? criai-je.
- D'accord.
- Et un petit coup d'apéro ?
- D'accord.
Je pris deux verres propres et fouillait dans le placard. Le rhum, le Casson me l'avait vidé ce matin. Ce matin ? Cela semblait la semaine dernière.
- Gin ? Martini ? Muscat ? Vin ?
Elle répondit doucement : " Un peu de vin, s'il te plait." Elle était juste derrière moi et me prit par la taille. Je sentis la pointe dure de ses seins contre mon dos.
- Merci, dit-elle.
- De quoi ?
- D'être là maintenant que je n'ai plus personne…
Et puis, elle me lâcha. Je me retournai et lui sourit. Sans savoir quoi répondre. Alors je ne dis rien, et choisis une bouteille de bourgogne que je débouchai.
Elle prit les verres et la bouteille, et les emmena dans le salon. Je mis une grande pizza au four et fonçai la rejoindre.
Je bus une gorgée et allumai une cigarette.
- Tu vas faire quoi maintenant ? fis-je en la regardant.
- Je ne sais pas...
- Tu n'as vraiment aucune famille ? Cousins, oncles, même éloignés ?
- Non, plus personne.
- Tu peux rester ici. Moi non plus je n'ai plus grand monde non plus.
- Tu vis seul ?
- Oui, à part le chien. Divorcé. Mes deux enfants sont grands et vivent leur vie. Ils viennent de moins en moins souvent depuis que je me suis installé ici. J'en avais marre de Paris. J'ai racheté cette vieille bicoque et je survis. Je suis journaliste free-lance. J'écris des tas de trucs inintéressants, mais on me paye pour ça…
- Tu es malheureux.
Ce n'était pas une question.
- Non, pas tout le temps, répondis-je en essayant de sourire.
C'est à ce moment là que résonnèrent des coups rageurs sur la porte d'entrée.

>>> suite...

© Bruno de La Perrière, 2008

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