3. Antonia et Dajo
Deux représentants de la maréchaussée, des gendarmes pour tout dire, l'air pas commode avec torches allumés en main se tenaient devant la porte. Il neigeait toujours. Le gyrophare de leur camionnette balayait la nuit maintenant tombée.
- C'est vous l'autre cadavre ?
- Oui, j'en ai un bien froid à la cave, rétorquai-je soudain de mauvaise humeur.
- Allons-y. Votre ami nous a mis au courant.
- Une seconde.
Ainsi, tracteur-man était quand même allé jusqu'à la gendarmerie.
J'enfilai des bottes et mon épais blouson de cuir et leur fis faire le tour de la maison vers l'escalier extérieur qui menait à la cave. Il faisait un froid d'ours blanc.
Les deux pandores examinèrent le corps.
- C'est bien comme l'autre, fit l'un des deux.
Ils s'affairèrent un moment, prirent des photos avec un appareil numérique, puis l'autre me demanda : "Pourquoi l'avez-vous déplacé ?"
Je leur expliquai les choses longuement. Ce n'était pas moi qui l'avait découvert, mais le dénommé Casson. On avait crû bon de le mettre à l'abri des regards. Bla bla bla, etc.
- Je ne pouvais pas le laisser sur les marches de l'église quand même !
Ils hochèrent la tête et se calmèrent.
- Le problème, c'est qu'on ne sait pas quoi en faire, dit le plus âgé un peu gêné. Avec toute cette neige… Le légiste et tout ça sont bloqués. Et on ne peut pas l'emmener à la morgue. Comme l'autre, la femme… Ca ne vous dérange pas si on le laisse ici ? Mais vous n'y touchez pas !
Décidément, ils étaient finalement bien plus emmerdés que moi.
- Rassurez-vous ! répondis-je un brin goguenard.
- Bon, ben, on essaiera de revenir demain si le temps se calme un peu.
- Je vous en prie, fis-je. De toute façon, ça m'étonnerait qu'il aille faire une ballade.
Je bouclai la porte de la cave et nous remontâmes.
- Paraît que la sœur est chez vous ?
Aïe ! J'avais craint la question. Décidément, tracteur-boy avait fait son rapport.
- Oui. Mais elle n'est pas bien du tout. De toute façon, je la garde ici. Mieux vaudrait l'interroger demain. De toute façon, elle ne sait pas grand chose d'après ce qu'elle m'a dit.
Coup d'œil suspicieux.
- Mais si vous tenez vraiment à l'interroger maintenant, je ne peux pas vous en empêcher, hein ?
La tactique fonctionna.
- Bon, d'accord. Nous repasserons prendre sa déposition demain. Mais pas de blague, vous ne quittez pas le village jusqu'à ce qu'on repasse. On compte sur vous, hein ! Tous les deux !
- Ne vous inquiétez pas. Je n'ai aucun intérêt à faire l'idiot dans cette histoire. Vu qu'en plus je n'y suis pour rien… La sœur non plus d'après moi.
Ils s'éloignèrent vers leur véhicule qui fit un joli dérapage en partant.
Ouf !
***
Je rentrai, bouclai les verrous, ôtai mes bottes neigeuses et mon manteau, et rejoignis le salon.
Elle me lança un regard angoissé.
- Ne t'inquiète pas, je leur ai expliqué. Ils reviendront sans doute demain. Mais ils vont sûrement te cuisiner… C'est leur boulot, ajoutai-je comme pour m'excuser.
Je remis quelques bûches sur le feu, allai éteindre le four dans la cuisine (la pizza devait bien être cuite) et revins m'asseoir dans le salon près d'elle.
Je bus un peu de vin, allumai une cigarette et l'observai en silence. Elle semblait perdue dans quelque songe lointain.
- Un peu de musique ? fis-je pour rétablir l'ambiance.
Elle releva lentement la tête.
- Oui, mais pas du manouche.
Je farfouillai dans mes CDs.
- Tu aimes le blues ?
- Je ne connais pas très bien, dit-elle timidement.
- Bon, alors écoute ça…
Je mis un album de Tab Benoit, un musicien de Louisiane. En sourdine. Puis j'apportai la pizza, un flacon d'huile pimentée, deux assiettes et des couverts.
Elle fit des parts et nous grignotâmes du bout des lèvres en écoutant le bluesman cajun.
- C'est bien, dit-elle avec un petit sourire.
- Je suis content.
- Que ça me plaise ?
- Oui, enfin surtout de t'avoir rencontrée.
Elle ne dit rien. Elle avait décidément un art du silence qui me plaisait de plus en plus. Puis elle me fixa avec intensité : "Moi aussi."
Je remplis son verre et lui tendis une nouvelle part de pizza. Elle secoua la tête en signe de refus. J'en croquai une bouchée.
Et puis tout d'un coup, je dis : "C'est joli comme nom, Antonia. Très joli."
Comme sa propriétaire, allai-je ajouter, mais je n'osai pas.
Elle finit son verre et se leva brusquement comme si elle avait pris une décision importante.
- Je peux prendre une douche ? demanda-t-elle doucement.
Je lui dit qu'elle trouverait tout ce qu'il fallait là-haut dans la salle de bain. Elle monta.
Je restai seul à siroter mon bourgogne en écoutant le blues. Je me sentais déjà trop seul. Il était déjà près de 21 heures indiquait l'écran de la chaîne.
Je dépliai le canapé-lit, étendis la couverture sur le matelas, montai chercher une couette que je disposai aussi, ainsi que deux coussins glanés sur les fauteuils. Là-haut, l'eau coulait dans la salle de bain.
Je remis deux grosses bûches sur le feu, avalai une bouchée de pizza, déjà tiède.
Je switchai la chaîne sur la radio (je n'avais pas de télé, ça me gonflait), espérant avoir des nouvelles de la météo, mais tout ce que j'obtins fût une musique insipide, sans âme. J'éteignis et allai m'allonger. Il me fallait réfléchir à cette journée. Mes aïeux ! Quelle journée ! Découvrir un cadavre, enfin deux, et tomber amoureux d'une femme dont je n'aurais même pas soupçonné l'existence la veille, le même jour, tu parles d'une journée !
Quelques minutes plus tard, j'entendis les grincements familiers de l'escalier. Je me redressai légèrement pour profiter de son apparition. Elle s'allongea à côté de moi.
Ses cheveux étaient encore humides. Elle avait sur elle mon peignoir de bain, négligemment noué à la taille. Elle avait l'odeur du savon et de l'amour. Quand elle s'allongea, le peignoir s'entrouvrit sur une cuisse au galbe parfait. Elle ne fit rien pour le refermer. Pas l'échancrure du col, j'aperçus un début de sein.
- Tu n'as pas froid ?
- Non…
Chouette ! Pas froid, pas couette pour me cacher ses trésors, pensai-je égoïstement.
- Donnes-moi un peu de vin, demanda-t-elle.
Je me levai, la servis, lui tendis son verre et restai assis sur le bord du canapé. La vision n'en était que plus belle.
- Antonia… soupirai-je.
- Quoi Antonia ? fit-elle amusée.
- Pourquoi t'ai-je rencontrée ? Tu es déjà en train de bouleverser ma vie !
- Et la mienne alors ?
Alors, je fondis sur elle et l'embrassai.
Ce fut long, humide et passionné.
Puis, je dénouai sa ceinture, écartai les pans du peignoir et posai doucement ma tête sur son ventre, mes lèvres sur ce rebondissement si sexy des femmes entre le nombril et le pubis, qui est signe de maternité.
C'est en relevant légèrement la tête au bout d'un long moment que je vis le tatouage, à l'endroit exact où mes lèvres avaient reposé.
C'était une espèce de cercle. Au milieu était tatoué deux lettres : "AM". Le tout changeait de forme au rythme de sa respiration.
J'allai lui demander ce que cela signifiait, mais me ravisai. Au diable les tatouages, place à l'amour !
Et c'est exactement ce que nous fîmes. Longtemps. Avec cris et même larmes, pour elle.
Quand le froid me réveilla, nous étions blottis l'un contre l'autre, en chien de fusil, mon bras enserrant son ventre, mon sexe contre ses fesses, et la couette protectrice sur nous. Elle respirait paisiblement. Je me levai doucement, et frissonnai. Je ranimai le feu de quelques bûches, et retournai vite près d'elle.
Elle ! Mon ange manouche ! Ma belle Rom ! Ma bohémienne !
***
Je m'étais rendormi à la chaleur de son corps généreux. C'es elle qui me secoua l'épaule en me tendant une tasse de café. J'ouvris les yeux, à regret. Et lui souris. Elle me regardait fixement, d'un regard énigmatique. Elle avait remis le peignoir. Je pris la tasse de ses mains et bus une gorgée. Apparemment, elle avait remis quelques bûches dans la cheminée car il faisait une douce chaleur.
- Quoi ?
- Rien, fit-elle avec un brin de malice au fond du regard.
Je lui fis signe avec l'index et l'annulaire tendus près de la bouche. Elle me tendis mon paquet de cigarettes et mon briquet. J'en allumai une. Le jour traversait timidement les rideaux.
- Tu as faim ? demanda-t-elle. J'ai fais des œufs…
- Merci. Tout à l'heure. Viens là.
Elle s'assis près de moi et déposa un chaste baiser sur mes lèvres. Je la pris dans mes bras et murmurai : "Je t'aime."
- Tu m'as fait jouir… plusieurs fois, répondit-elle sans pudeur. Puis après un temps : "Mais tu ne dois pas m'aimer !"
- Pourquoi ?
Silence. Elle se leva et partit dans la cuisine.
- Pourquoi ? criai-je.
Aucune réponse.
Elle revint quelques instants après avec une assiette d'œufs au plat et de toasts beurrés qu'elle me tendis.
Elle s'assit près de moi et me regarda manger d'un air songeur.
- Pourquoi ? réitérai-je.
- Je ne sais pas…, dit-elle tendrement, toujours aussi songeuse.
Encore une fois, je n'insistai pas. Mais qu'est-ce que j'avais depuis hier à ne pas insister !
Puis je m'habillai et allai décrocher le téléphone : toujours rien. Le portable ne captait rien non plus, mais ça n'était pas une surprise. J'ouvris un des rideaux sur un jour gris. La neige commençait à atteindre une jolie hauteur. Cinquante ou soixante centimètres à en juger. Il avait dû neiger toute la nuit. Bref, on était très bien ici. Sauf qu'il faudrait bien aller chercher sa voiture. Mais avec cette neige…
Personnellement, je n'étais pas pressé de mettre le nez dehors… tant que je l'avais, elle. Il y avait tout ce qu'il faut dans la maison pour tenir encore plusieurs jours. J'avais fait les stocks en prévision avant d'emmener ma vieille bagnole à la révision ? Et Dieu sait qu'elle en avait besoin. Combien allait me coûter encore cette histoire !
Dans la cuisine, toujours en peignoir de bain — mais elle n'avait jamais froid ? —, elle faisait la vaisselle.
- Il y a trop de neige pour aller prendre ta voiture. Autant rester tranquillement au chaud, fis-je.
Elle se retourna et sourit sans rien dire.
Je faillis aller dans mon bureau allumer l'ordinateur, et me souvins que de toute façon avec cette panne de télécoms, il était inutile d'aller voir mes mails ou de faire la petite recherche que j'avais en tête sur Internet. Une petite recherche qui concernait les tatouages et les Roms…
Je montai prendre une douche.
***
Quand je redescendis, je lui lançai un "J'arrive !" et m'équipai pour descendre à la cave. Une soudaine impulsion…
Le pauvre frère d'Antonia était bien congelé maintenant. Je réussis quand même à défaire un peu ses vêtements et regardais son ventre, malgré le haut-le-cœur que provoqua la vue de ses horribles blessures. Sous le nombril, je vis un cercle entourant deux lettres : "DM". Un tatouage semblable et au même endroit que sa sœur. Voilà qui devenait intéressant.
Mais le plus intéressant fut quelque chose comme un petit trou à hauteur du poumon gauche, à moitié caché par une grande traînée griffue. J'étais loin d'être un expert, mais ça ressemblait bien à une blessure par balle. Le frangin s'était bel et bien fait plombé !
Je le rhabillai le mieux possible. S'agissait pas que les gendarmes, qui avaient pris des photos, s'aperçoivent que j'avais été farfouiller là-dedans. Et je remontai à la maison en cogitant : AM, DM. Cela faisait bien sûr penser à des initiales, le même M en deuxième position, le A pour Antonia. Mais dans quel but ? Il fallait lui demander, encore que ça n'ait certainement rien à voir avec le drame d'hier. Mais enfin, j'étais curieux. Déformation professionnelle sans doute.
Je déboulai donc au salon. Elle était assise dans fauteuil et feuilletait un magazine qui ne devait pas dater d'hier. Sans doute un de ceux pour lesquels j'écrivais. Je m'assis en face d'elle.
- A c'est pour Antonia, je suppose. Et M ?
Elle posa le journal et me fixa bizarrement.
- Mehrstein. C'est mon nom. Pourquoi?
- Ton tatouage... Et ton frère, il s'appelle comment ?
- Donne-moi un stylo.
Je lui jetai un regard interrogateur.
- Un stylo, s'il te plait.
J'allai en chercher un et le lui tendis. Elle écrivis sur le journal qu'elle lisait : "Dajo".
- Tu ne pouvais pas me le dire ?
- Il ne faut pas prononcer le nom des morts, répondit-elle.
- OK, j'ai tout compris. DM, AM…Mais pourquoi ces tatouages sur le ventre ?
- C'est mon père. Il a fait tatouer nos initiales. Je ne sais pas pourquoi… Peut-être qu'il avait peur qu'on nous enlève, qu'on nous vende. C'est courant chez les Rroms.
- Antonia, fis-je soudain grave, ton frère a été tué d'une balle. J'ai vu… la trace tout à l'heure. Saurais-tu pourquoi ?
- Aucune idée.
Une soudaine colère me prit.
- Antonia, si tu ne me dis pas tout, comment veux-tu que je t'aide !
- Je t'ai toujours dit ce que je sais.
- Non, tu ne me dis pas tout ! Tu ne me dis même pas pourquoi je ne dois pas t'aimer !
Elle soupira.
- Pourquoi ? insistai-je. Pourquoi je ne dois pas t'aimer ?
Elle me regarda et dit avec tristesse : "Tu ne m'aimera plus dans un mois."
- Ah bon ! Et comment tu sais ça ! Tu me connais ? Tu sais qui je suis ? Tu as lu au fond de moi ?
Elle se leva et vint vers moi.
- Moi je t'aime, mais toi tu es un… gadjo.
Je me levai et m'écartai.
- Et toi une Rom ! Et alors ? Une Rom peut aimer un gadjo, mais pas le contraire ? Tu es stupide !
Elle alla se rasseoir et m'observa. Je devais avoir l'air en pétard.
- Moi je t'aimerai toujours, dit-elle calmement.
- Moi aussi ! Mais tu ne le sais même pas !
- Non, toi tu n'aimes que l'image que tu as de moi…
- Tu crois que je suis aussi… puéril, fis-je en hésitant.
J'étais de plus en plus énervé.
- Non, mais tu es romantique.
- Moi ! Romantique ! Tu rigoles ! J'ai aimé une femme et une famille, et je me retrouve seul ! Sûr que ça m'a rendu romantique ! Et maintenant que je vois un avenir avec toi, tu m'envoies au diable !
- Tikno menso, murmura-t-elle avec douceur.
D'après ce que je savais, ça voulait dire quelque chose comme "petit homme". Ca aurait dû me mettre encore plus en rage, mais ça me calma soudain. J'aurais voulu me lever et la prendre dans mes bras, mais je restai scotché là comme un crétin. C'est elle qui vint s'asseoir sur mes genoux. Ma main partit sous le peignoir et je la masturbai.
- Kamleben, dit-elle après avoir joui.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Amour.
>>> suite...
© Bruno de La Perrière, 2008
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