4. Sukreben

Nous restâmes un bon moment blottis l'un contre l'autre à savourer l'instant. Soudain elle frissonna. Le feu était en train de mourir. Je remis encore d'autres bûches dans l'âtre, et allai écarter le rideau. Il neigeait encore, à gros flocons. Décidément, ça ne s'arrêterait jamais. D'ailleurs, ce n'était pas pour me déplaire. Pendant ce temps-là, j'étais avec elle, sans importuns.
- Parle-moi de ton frère, demandai-je.
- Que veux-tu savoir ?
- Je ne sais pas. Comment il vivait ? Qui il fréquentait ? Tu dois bien le savoir un peu quand même.
- En fait non ! Il est mon aîné, c'est un homme. (Toujours ce présent !) Chez nous les femmes ne posent pas de question. Il me protège depuis que mon mari est mort, il me donne un peu d'argent quand il en a gagné avec ses concerts. Je le suis au gré de ses déplacements. Il ne me dit pas grand-chose. Il parle plus avec ma svaja.
- Svaja ?
- Ma belle-sœur.
- Dis-moi très franchement : crois-tu que ton frère trempait dans des combines louches ?
- Je ne crois pas, je ne sais pas.
- Il gagnait bien dans la musique ?
- Assez pour nous faire vivre… Il a joué sur plusieurs disques de gens connus dans le jazz manouche. Il joue souvent à La Chope des Puces à Clignancourt.
- Je suis désolé de te demander tout ça, mais j'essaie de comprendre.
- Je sais.
Je brisai là. Je ne voulais pas l'emmerder.
Elle sembla se réfugier dans une longue rêverie, puis brusquement :
- Le nom ! Ce n'était pas Vourier, ça me revient, c'était plutôt Devourier. Ou Demourier. Enfin, je crois.
Je me précipitai de nouveau vers le téléphone. Toujours rien. Je me rabattis sur les annuaires et refis la même opération que la veille. Ni Demachin, ni Debidule ! Rien de rien !
Et puis un nom émergea du tréfonds de mes neurones. Delourrier ! C'était, si ma mémoire ne me jouait pas des tours, un membre important du Conseil général. Il ne devait pas résider dans la commune, et je n'avais pas le courage de faire les dizaines de communes du département. Ah, Bon Dieu ! Si j'avais pu aller sur le Web, la réponse eût été rapide !
Je revins vers elle et lui fit part de ma maigre découverte. Elle se contenta de me regarder avec tendresse.
J'allai allumer la chaîne et cherchait une station d'info. Au bout de quelques secondes de crachouillis, la voix du journaliste se fit plus claire :
"… de la France paralysé par les importantes chutes de neige des dernières heures. Les services de la protection civile, pompiers, gendarmerie et DDE, sont impuissants devant l'ampleur de cet épisode neigeux. Plusieurs dizaines de milliers de foyers sont privés d'électricité et de téléphone, au nord de la Seine. Météo France ne prévoit aucune amélioration dans les prochaines 24 heures…" Puis ce fut recrachouillis inaudibles. Bref, on était pas sorti de l'auberge. J'éteignis.
- Il faut que j'ailles voir notre copain d'hier. J'aimerais bien examiner un peu le corps de ta svaja pour savoir si elle aussi a été tuée par balle.
- Je viens avec toi, dit-elle.
J'hésitai. Et si les pandores rappliquaient ? Et puis, peu importait?. Suffisait de punaiser un mot sur la porte.
- OK, fis-je. Je vais te donner des vêtements chauds. Et des bottes.
Une fois équipée — pantalon, pull d'homme, parka, bottes et vieux chapeau australien —, elle ressemblait à un trappeur du grand nord.
Nous sortîmes dans le froid. La neige nous brouillait la vue. La ferme de tracteur man n'était qu'à l'extrémité du hameau. La grille était fermée. J'appelai plusieurs fois. Au bout d'un bon moment, l'homme au tracteur arriva en maugréant.
- C'est nous, fis-je. Il faut que j'examine le vôtre… enfin, vous voyez. Le mien à une blessure par balle.
Il comprit immédiatement. Nous le suivîmes jusqu'au hangar où il avait installé la fille, recouverte par une bâche.
- Attends nous ici, dis-je à Antonia. Tu ne veux pas voir ça.
- Non, je viens, fit-elle d'un ton qui ne méritait aucune contestation.
Il replia la bâche. Je réussis tant bien que mal à ouvrir le manteau et le chemisier de la svaja. Même haut-le-cœur à la vue des griffures. Je scrutai le ventre et la poitrine. La peau était contractée par le froid. Et puis, je le vis. Le même petit trou un peu en-dessous du sein gauche.
- Bon, ils ont été abattus tous les deux. Les blessures ont soit été faites après par un animal, soit à dessein pour camoufler la cause de la mort.
- Y'a pas d'animaux capables de faire de telles blessures dans le coin, fit le fermier. A part les félins du parc.
- Oui, mais pourquoi sont-elles là ? demandai-je. Et surtout, avec quoi ont-elles été faites ? Les gendarmes ont examiné le corps, quand ils sont passés ?
- Même pas ! Ils m'ont juste demandé si je pouvais la garder là en attendant.
- Pareil pour moi. Bon, je sais ce que je voulais savoir. On va vous laisser. En espérant qu'il va arrêter de neiger.
- M'étonnerait, fit-il laconique.
- Au fait, dis-je d'un ton le plus anodin possible, Delourrier, ça vous dit quelque chose comme nom ?
- Ouais, répondit-il toujours aussi avare de ses mots.
- Quoi ?
- C't'un élu du Conseil général. L'est responsable de l'environnement, de l'eau et du traitement des déchets. Je l'sais parce qu'il arrête pas de nous emmerder nous les agriculteurs à cause que nos engrais et nos pesticides pollueraient la nappe phréatique !
- Je le comprends un peu, fis-je timidement.
- Ouais, ben ça l'empêche pas lui, de faire dans le pétrole.
- Quoi ! ! !
- Ben, oui, il est actionnaire de la compagnie qu'a les puits dans la région. Celui qu'on a vu hier matin à côté d'où était madame, c'est à sa société.
- Sérieux ?
- Ben, oui, je l'sais puisque mon champ est mitoyen. Y'a toujours un va-et-vient de camions. C'est bizarre passque le puit ne doit pas donner beaucoup. D'ailleurs, ça pompe pas tous les jours.
- Comment ça ?
- Ben, en général ça pompe le matin, pis l'après midi c'est arrêté. Pis y'a des jours où ça pompe pas du tout.
- Je vois. Et il demeure où ce mec ?
- Ca j'sais pas au juste.
Nous prîmes congé. En tout cas, cette petite conversation apportait un éclairage intéressant à tout ce micmac.

***

- Ca va ? demandai-je à Antonia sur le chemin glissant du retour.
- Oui, dit-elle très doucement.
Mais je sentais qu'elle était secouée. Je mis mon bras autour de ses épaules. Aucune trace de pneu sur la route. Le village était aussi mort que les deux manouches.
Le mot était toujours intact sur la porte. Je l'arrachai. Une chaleur bienfaitrice nous enveloppa lorsque nous entrâmes dans la maison après avoir secoué la neige qui nous couvrait.
- Je crois que j'ai besoin d'un petit coup à boire, dis-je. Toi aussi ?
Elle hocha la tête.
Je nous servis deux petits cognac. Elle frissonna en goûtant. Elle s'assit dans un fauteuil. Je remis encore du bois sur le feu qui languissait. J'allumai une cigarette, m'assis sur le tapis à ses pieds et posai ma tête sur ses genoux. Elle passa ses doigts dans mes cheveux trop longs.
Je sentis que, cognac aidant, elle se détendait un peu.
Je me mit à cogiter. Ils avaient vu quelque chose ou quelqu'un qu'ils n'auraient pas dû voir. Ca avait vraisemblablement rapport avec la station de pompage de pétrole. On les avait butés d'une balle bien placée chacun. Un geste de pro ou de quelqu'un habitué au maniement des armes à feu. Et puis on avait déposé leurs corps dans le village après les avoir horriblement griffés pour faire croire qu'un animal les avait attaqués. Pour descendre deux personnes comme ça, il fallait que l'affaire soit grave. Mais quelle affaire ? La seule piste, c'était ce Delourrier. Il fallait donc savoir où il créchait. Mais comment ? Et puis il y avait aussi ce que l'agriculteur avait dit à propos de cet espèce de zoo pour félins. Y avait-il un lien ?
Je résumai mes maigres réflexions à ma belle Antonia. Elle hocha la tête sans commentaire et recommença à jouer avec mes cheveux.
- On devrait aller voir, dit-elle.
- Voir quoi ?
- Ce zoo.
Je lui expliquai que les blessures sur les deux corps avaient sans doute été faites pour qu'on croit qu'un pensionnaire du zoo en était responsable, et qu'il n'y avait sans doute pas grand chose à trouver de ce côté-là.
- Par contre, c'est toi-même qui m'a dit qu'ils avaient parlé de quelque chose en rapport avec le puit de pétrole. Et ce nom, Delourrier…
Elle soupira et acquiesça. Et passa de nouveau ses doigts dans mes cheveux.
- Fais-moi l'amour, dit-elle tout d'un coup.
Elle se leva, se déshabilla et s'allongea sur le lit-canapé. Offerte.
J'admirai son corps. Et le goûtai goulûment avec mes doigts, ma langue et mon sexe.
Quand j'émergeai de ce si beau sommeil d'après l'amour, j'eus l'impression que la nuit était tombée. Elle s'affairait dans la cuisine. Je m'étirai et allumai une cigarette.
- Tu as faim ? lançai-je en riant.
- Toi aussi ! répondit-elle guillerette.
Je savourai ma cigarette. Je n'avais pas été si heureux depuis longtemps.
C'est à ce moment-là que le téléphone retentit.

***

- Allo ?
- P'pa, ça va ? On a entendu les nouvelles et on…
- Oui, ça va ma puce, coupai-je. Et toi ?
- Oui, on va tous bien. T'es sûr que tout va bien avec toute cette neige qu'on a entendu ?
- Tu parles toujours aussi bien français, fis-je moqueur.
- Même maman s'inquiétait, répondit-elle sans relever.
- Trop gentil !
- Bon, je te laisse, j'ai presque plus de forfait.
- Bisous ma puce. Je t'aime.
- Moi aussi p'pa !
Antonia souriait.
- Ma fille, dis-je comme pour m'excuser.
- Quelle âge a-t-elle ?
- Presque dix-neuf ans.
Elle eut une ombre de tristesse dans le regard.
Je fonçai dans mon bureau en lui criant : "Viens !" J'allumai l'ordinateur. Elle me fit remarquer en riant que j'étais tout nu et que j'allais avoir froid. Je rebroussai chemin et enfilai mes vêtements.
- On va pouvoir avancer, criai-je tout excité, en lançant mon navigateur Web.
Elle se pencha pendant que je "googlai" Delourrier.
La réponse, une seule, arriva très vite : "Barricades et Colonels, 1960, Guerre d'Algérie en vente sur eBay.fr... La tempête dans le crane du Général Massu, les complots d’octobre et avril, Delourrier et Challe, le revolver d’Ortiz braqué sur Lagaillarde, l’enlèvement..."
Fausse route apparemment.
Je cliquai sur un site d'annuaires. Rien non plus.
J'appelai les renseignements. Aucun Delourrier au bataillon ! "Liste rouge" dis-je à Antonia.
Je cherchai le site du Conseil général, mais comme tous les sites gouvernementaux, le machin était fait en dépit du bon sens. A part l'édito langue de bois du président, le reste devait dater de Mathusalem ! Même pas une page contact pour décrire ou joindre les membres ! Je bousculai le clavier de dépit.
- Calme-toi sukreben…
- Qu'est-ce que viens faire le sucre là dedans ?
- Ca veut dire beauté. Dans ton cas, beau gosse.
- Je ne suis pas un beau gosse, hurlai-je. Je suis un vieux con qui n'arrive à rien !
- Non, c'est pas vrai, tu me fais bien l'amour.
J'en eut le bec cloué, et ça me calma aussitôt. Je la regardai et secouai la tête en souriant.
- C'est toi qui ne devrais pas m'aimer ! fis-je mi-colère mi-amour.
Elle me fit un clin d'œil. Je lui posai un baiser sur le front et m'emparai du téléphone.
Aucune tonalité. Je jetai un regard sur l'écran : la connexion était morte. Eh bien, ça n'avait pas duré longtemps.
- Viens… sukreben. Dis-moi encore ce que tu viens de me dire, dis-je en l'entraînant dans le salon.
- Il faut que tu manges, sinon tu ne pourras plus...
- T'en as jamais assez ?
- Non, tu le fais si bien.
Je la pris dans mes bras et l'embrassai longuement, en caressant ses fesses à travers "mon" pantalon. Elle me repoussa soudain.
- Attends ! D'abord on mange.
Elle disparut vers la cuisine. Je mis un peu de musique. Un album de Paco de Lucia.
- Qui c'est ? cria-t-elle.
- Flamenco mon amour ! Le grand Paco de Lucia.
Je me resservis un fond de cognac et m'écroulai dans "son" fauteuil. J'allumai une cigarette et écoutai la guitare.
Quand elle arriva avec un plateau chargé, je m'étais à moitié assoupi.
- Allez mange ! fit-elle en me secouant à un endroit sensible.
- T'es la reine du frigo, dis-je.
- Je suis ta reine !
- Oh oui que tu es ma reine ! Sauf que je ne dois pas t'aimer, tu te rappelles ?
- Je ne sais plus… Mange !
- A une condition. Tu m'enseignes un peu de rom.
- D'abord on dit le romani pour la langue. Et puis, je ne connais pas tout.
Je grignotai.
- Roma, c'est les roms, dit-elle. En fait, on dit plutôt Rroms.
- Et toi donc tu es roma ?
- Oui. Mais qu'est-ce que ça peut faire ?
- Ca fait que ça fait que…
- Que quoi ?
- Que… Oh, tu as sans doute raison, ça ne change rien. A part que je viens de tomber amoureux de toi !
- Parce que tu aimes le jazz manouche ?
- Oui, peut-être. Enfin, non. De toi. Pas de Django ou Tchavolo. Mais si j'aime cette musique, ce n'est pas un hasard. Il doit y avoir au fond de moi quelque chose qui me fait aimer une autre réalité qui va bien au-delà de la musique. Des choses plus profondes… On n'aime que ce qu'on comprend un peu… J'ai toujours aimé les nomades. J'ai passé plusieurs mois avec des touaregs. J'ai été fasciné par ces gens qui n'ont rien de matériel, mais ont une culture plus forte que tout. Tu vois ce que je veux dire ? Plus les gens sont attachés à leurs biens matériels, plus ils sont mesquins, pour ne pas dire méchants. C'est ce qui provoque les guerres. Quand tu n'as rien, tu es beaucoup plus ouvert, non ? Tu n'as rien à perdre, donc tu es plus cool. Tu as ton âme et c'est tout ce dont tu as besoin. C'est elle qui te dis au fond là où tu dois aller.
- Tu aurais dû être Rrom, dit-elle en riant. Mais en même temps ce n'est pas si simple, continua-t-elle très sérieusement. Les Rroms ne sont pas comme les bédouins, les Mongols ou les Indiens d'Amérique du Nord qui se déplaçaient pour faire vivre leur troupeau. Les Rroms ont voyagé pour échapper à des tas de persécutions. Comme les Juifs…
J'étais KO.
- Tu as une agrégation ès-Rrom ? demandai-je imbécilement.
- Non, une maîtrise de civilisation slave, fit-elle le plus simplement du monde.
Là, je ne sus plus quoi dire. C'est elle qui vint à mon secours.
- Mes parents ont tenu à ce que mon frère et moi fassions des études. J'ai toujours été à l'école. J'ai eu mon bac et mon père a décidé que je devais aller à l'université de Strasbourg pour étudier et témoigner de notre peuple, le peuple Rrom. Mon frère a abandonné bien avant moi. Il n'y avait que la guitare manouche pour lui. Moi, j'ai continué. Et puis, mes parents sont morts dans un accident de voiture. Et j'ai rencontré un étudiant, Rrom lui aussi… Et guitariste. Il a fréquenté mon frère. Ils jouaient ensemble dans les bars manouches de Strasbourg. Enfin, on s'est marié. Mais je ne peux pas avoir d'enfant. Chez les Rroms, c'est grave. Alors il est parti pendant un moment. Quand il est revenu, il avait la tuberculose. Il n'a jamais voulu aller à l'hôpital. Il est mort un soir dans notre caravane. Après, j'ai suivi mon frère. Voilà, tu sais tout !
Je la regardai plein d'admiration, et me sentis comme une vrai merde.
- Et au cas où ça t'intéresserait, rajouta-t-elle goguenarde, le mot "romanichel" vient du Rrom "Romani Cel" qui signifie "peuple rom". Et maintenant, tu manges ! Et après, tu me mets de la bonne musique. Du rock ! Et du Bob Dylan tant qu'à faire. J'ai vu que tu les as tous.
A quoi elle jouait ? A me crucifier ? J'obéis. Je me précipitai vers le rack de CDs.
- Lequel veux-tu ? demandai-je d'un ton je-vais-te-piéger-toi-aussi.
- Blood On The Tracks, répondit-elle. C'est mon préféré.
Elle se marrait bien, la coquine.
- Tu m'as vraiment pris pour un con ! fis-je en jouant l'album.
- Non, répondit-elle, je t'ai seulement écouté. Et tu n'es pas con. Et je crois que je t'aime aussi, ajouta-t-elle. Et maintenant viens m'aimer, et oublie le reste, ce n'est pas important.

>>> suite...

© Bruno de La Perrière, 2008

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