5. Guitares

Plus tard, à moitié endormi, je rêvai que je lui écrivais un poème. Rien de bien original, mais c'était du genre :
"Tes yeux noirs et tes sourires
Tes paroles et tes silences
Tes larmes et tes cris
Tes creux et tes vagues…"

C'est elle qui me réveilla encore.
- Eh, sukreben, fis-je en souriant d'un air idiot.
- Tu apprends vite, dit-elle en me regardant bizarrement.
- Pas trop difficile pour ce mot-là.
- Ecoute, dit-elle soudain grave. Je dois te quitter. Il faut que j'aille quelque part.
Un vent de panique acheva de me réveiller.
- Aller où ? Par ce temps ? Tu es folle !
- Non, dit-elle doucement, mais il faut que j'aille aux caravanes.
- Pourquoi ?
- Il faut que je cherche quelque chose dans celle de mon frère.
- Mais quoi ?
- Je ne sais pas… Un indice peut-être.
- Je vais avec toi ! fis-je sans réfléchir.
- Si tu veux, dit-elle mollement.
- On essaiera de ramener ta voiture, dis-je sans conviction.

Après une bonne demi-heure de marche, les deux trappeurs arrivèrent devant les deux caravanes. Antonia rentra dans la sienne et en ressortit aussitôt avec une paire de clés. Elle ouvrit la porte de celle de son frère. Et me fit signe de la suivre. La première chose que je vis fut la guitare, posée sur la couchette. Elle était encore plus belle que celle que j'avais vue dans la caravane d'Antonia.
Elle capta mon regard et sans rien dire ouvrit un placard. Une autre vieille guitare était là.
- Tu les prends, dit-elle. Il ne faut pas qu'elles restent là.
J'opinai.
Elle se mit à fouiller partout. Même sous les matelas.
- Qu'est-ce que tu cherches ?
- Je ne sais pas ! Un mot, quelque chose…
- Le frigo, fis-je sans réfléchir. C'est toujours là qu'on planque les choses.
Elle ouvrit ledit frigo.
- Non, dis-je, pas à l'intérieur. Derrière.
Elle passa sa main. Et la ressortit avec une enveloppe.
Bingo ! me congratulai-je.
Elle l'ouvrit. Il n'y avait qu'une feuille couverte, d'après ce que je vis, de tablatures de guitare.
Elle me confia la trouvaille et se remit à fouiller partout. Sans succès.
- Comment savais-tu que c'était derrière ?
- Je lis des romans policiers quand je n'arrive pas à dormir, fis-je avec un clin d'oeil. Donnes-moi les clés de ta voiture, que je vois déjà si elle veut bien démarrer.
Elle ressortis de sa caravane avec la guitare que j'avais vue. Ca en faisait trois !
Le moteur démarra au quart de tour, ce qui était surprenant pour une Peugeot. Je mis la marche arrière et la bagnole recula. J'enclenchai la prise et elle avança. Les roues patinaient un peu, mais en y allant mollo on pourrait bouger un peu. Je laissai le moteur tourner et allai appeler Antonia.
- Viens ! On va essayer de rentrer avec ta voiture.
- Attends ! Les guitares !
Je pris les deux de chez son frère et les installai délicatement derrière. Elle referma les caravanes et me rejoignis avec celle que j'avais vu dans sa caravane.
- Celle-là, tu la garde avec toi, dis-je.
- Tu as la lettre ?
- Oui, ne t'inquiète pas.
Je lâchai doucement l'embrayage et la voiture avança. Il nous fallu près de dix minutes pour rejoindre la route. Je sentais sous les pneus la neige qui aurait bien voulu nous emporter ailleurs. Mais je tins bon. Antonia n'était pas très rassurée. Le plus dur fut la route. La neige avait gelé. La bagnole tanguait en dérapant un coup à gauche un coup à droite. Ca dura une éternité. La neige éclatait devant en gerbes menaçantes. Il nous fallut plus longtemps pour rentrer avec la caisse que nous n'en avions mis pour venir à pied. Antonia n'avait même pas crié quand la voiture en dérapant heurta le talus de gauche. Quand je garai devant la maison et coupai le moteur, j'entendis son soupir de soulagement.

***

J'installai les trois guitares sur l'autre divan, éloigné de la cheminée. J'en pris une. Elle était toujours accordée, ce qui était un miracle vu le froid. Je me mis à vaguement égrener un semblant de solo de blues. Je fis la même chose pour les deux autres. La troisième, celle qui sortait du placard de la caravane, était complètement écaillée, et le bois commençait à se fendiller à la surface. Mais c'était celle qui sonnait le mieux. Je regardai à tout hasard à l'intérieur de la caisse : l'étiquette du fabricant était toujours au fond mais elle était devenue illisible. Le manche était assez étroit, fait pour de petits doigts. Je fis deux ou trois accords de jazz et la belle résonna joyeusement. J'étais si occupé que je n'avais pas remarqué Antonia qui m'observait près de la porte.
- Celle-là, fit-elle en pointant la beauté posée sur mon genoux, celle-là tu l'as sentie tout de suite.
Son regard était grave.
- C'est la meilleure, fis-je en relevant la tête.
- Ma grand-mère l'a eue de Django.
- Django ! Tu veux dire Reinhardt ? ! m'exclamai-je.
Elle sourit devant mon ébahissement. Je reposai illico la relique à sa place.
- Ma grand-mère était une vague cousine de Django. D'après les vieilles histoires de famille que j'ai entendues, un jour Django lui aurait donné cette guitare, en lui disant d'en prendre grand soin. Et puis Django est mort, et ma grand-mère peu après. Elle est donc revenue à mon père, puis à mon frère quand mon père est mort à son tour.
- Alors maintenant elle est à toi !
- Non ! Elle est à toi ! Les deux autres aussi ! Rappelles-toi ce que je t'ai dit !
("Plus que tout ce que tu as jamais imaginé". C'était ses mots.)
- Non, Antonia, je n'ai aucun droit sur ces merveilles. Elles sont à toi !
- Tu es à moi ! Je t'aime et je me fous des guitares !
- Antonia !
- Tais-toi ! Tu ne comprends jamais rien ! Et tu n'as toujours rien mangé ! ajouta-t-elle en partant vers la cuisine.

J'examinai la partition du frangin. Au-dessus des portées de notes griffonnées à la main, des codes en lettres pour les accords : Em6, G7, Bm9… A première vue, rien que de très classique pour un musicien. Mais pourquoi planquer ainsi une simple partition ? Peur d'un plagiaire ?
Je n'étais pas très doué en solfège, c'est le moins que l'on pouvait dire. Ni en jazz manouche. Mais je pouvais toujours essayer de voir ce que ça donnait.
Je posai la page sur la table basse et je regardai les guitares. De vraies femmes avec leurs corps généreux. Des peaux de bois, oui, mais qui vivaient et réagissaient au toucher, qui résonnaient différemment selon le doigté. De vrais femmes qui s'embellissaient en vieillissant, des femmes tristes qui chantaient la détresse, des femmes gaies qui pleuraient la joie, des femmes qui ne disaient jamais non quand on les prenait...
Je n'osai même plus toucher celle de Django. J'en pris une autre et tentai de déchiffrer la musique. Ou bien j'étais encore plus nul que ce que je pensais, ou alors ça n'avait ni queue ni tête d'un point de vue harmonique. J'eus beau réessayer, ça me semblait anti-musical au possible. Les accords n'étaient pas dans la même gamme ! Et ils ne correspondaient pas à la mélodie notée sur les portées !
- Qu'est-ce que tu as à jouer faux comme ça ? demanda Antonia en déboulant de la cuisine. Elle se marrait.
Je lui expliquai en deux mots le problème.
- Je suis incapable de t'aider. Je ne sais même pas comment s'accorde une guitare !
- Et si c'était une sorte de message codé ? dis-je. Mais comment trouver la clé pour le déchiffrer ?
- Un message codé ? fit-elle en ouvrant grands les yeux. Pour quoi faire ?
- Ca, je n'en sais rien de rien. Mais je ne vois guère d'autre explication. Surtout si tu considères qu'il avait pris soin de cacher ce document. Un musicien pro comme ton frère ne se trompe pas dans ses grilles d'accords.
- Tu es un vrai Sherlock Holmes, se moqua-t-elle.
- Elémentaire mon cher amour.
- Viens manger Sherlock !
Je la suivis dans la cuisine. Ca sentait bon l'oignon et l'ail frits. Elle avait réchauffé mon déjeuner avorté. Je goûtai ses pâtes aromatisées, et me servis un verre de vin.
- Et toi, tu n'as pas faim ?
- Non, ça va. Verse-moi juste un peu de vin.
Je jetai un coup d'œil à la pendule. Il était déjà trois heures passées. Dehors, derrière les voiles de la fenêtre, la nuit s'installait. Il neigeait toujours, et encore plus fort que le matin. Elle me regardait manger sans rien dire. Il y avait une drôle de lueur dans ses yeux noirs.

Quand j'eus terminé ses pâtes, je mis mon assiette dans l'évier, pris la bouteille et les deux verres et entraînai Antonia dans le salon.
Nous nous installâmes sur le canapé, en face des trois guitares.
- Elles sont superbes, fis-je en les montrant.
Elle ne répondit pas.
- Faut vraiment que je m'y remette sérieusement, ajoutai-je.
Elle ne dit toujours rien. Je me penchai pour remplir nos verres, allumai une autre de ces satanées cigarettes, bus une gorgée de vin et examinai de nouveau la partition.
Elle s'était pelotonnée contre moi.
- Ca te tracasse, hein ?
- Oui, parce que tout ça n'est pas très logique. Ou tout au moins la logique m'échappe. Musicalement, ça n'a aucun sens. Et il avait pris soin de bien le cacher. Alors, je me pose des questions. Ca ne te turlupine pas aussi, toi ? Après tout, c'est ton frère, fis-je en employant moi aussi ce présent qu'elle affectionnait en parlant des morts.
Elle soupira. Un soupir d'impuissance.
- Je ne sais pas. Il est si étrange parfois. Il a des idées bizarres. Je suppose que c'est normal pour un artiste.
- S'il y a une sorte de code, c'est soit dans les notes elles-mêmes, soit dans les accords. Ou alors, dans la dissonance.
- La dissonance ?
- Oui, les accords ne sont pas en rapport avec les notes !
- C'est bizarre, dit-elle après un moment, parce que je ne l'ai jamais vu lire aucune partition, encore moins en écrire. Il jouait à l'oreille comme la plupart des musiciens manouches.
- Ah ! Tu vois !
Et puis au bout d'un moment moi aussi, je lui demandai : "Tu es sûr que c'est son écriture ? Regarde bien les lettres et les chiffres des accords."
Elle pris le papier et l'examina longuement.
- Oui, j'en suis sûre. Tu vois cette manière d'écrire le "D" avec ce petit retour au pied de la lettre, il faisait toujours ça en signant son nom.
Dajo, pensai-je.
- D c'est ré.
- Quoi ?
- C'est la notation anglo-saxonne. Les sept notes sont symbolisées par des lettres : do : C, ré : D, mi : E, fa : F, sol : G, la : A, si : B.
- Et alors ?
- Alors rien, dis-je en riant. C'est comme ça. Sauf qu'après, ça se complique. Il y a les majeures et les mineures. En général, les majeures sont par défaut, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas indiquées. Les mineures, elles, sont notées par un "m" minuscule. Ensuite, il y a les dièses, les bémols, les augmentées, les diminuées, les sixième, septième, neuvième…
- Tu me parles chinois, fit-elle en souriant.
- Oui, je parle couramment le mandarin.
Elle m'embrassa doucement sur la joue.
- Tu es adorable, dit-elle d'un ton coquin.
- Alors maintenant, imagine qu'on parte des lettres. Mineure indiquerait la lettre précédente dans l'alphabet. Par exemple "Dm" voudrait dire "C". Et les mineures augmentées signifieraient qu'il faut aller à la lettre précédente et redescendre ensuite. Par exemple un "Dm+9", ce serait la neuvième lettre après "C", c'est-à-dire "L". Attends, il me faut du papier et un crayon !
Je me levai et allai chercher dans mon bureau ce qu'il me fallait. Au passage, je soulevai le combiné du téléphone. Toujours aussi silencieux !
Je commençai à transcrire la succession d'accords en comptant sur mes doigts. Un mot se forma sur le papier, un mot qui ne ressemblait à rien : PHACRNFPTBCOHBNBFIPVA.
Elle lut et secoua la tête : "Ca ne ressemble à rien."
Je posai ma feuille de papier sur la table basse, et attrapai une nouvelle cigarette.
- Tu fumes trop, dit-elle gentiment.
- Alors, ce sont les notes. Mais là, ça se complique sérieusement ! Quant à la dissonance, n'en parlons même pas !
- Viens là, murmura-t-elle en m'attirant contre elle.
- Ca n'a pas l'air de te passionner, la grondai-je.
- Tu es passionné pour deux, répondit-elle d'un ton ironique.
- On tourne en rond sur tous les fronts ! explosai-je. Ce putain de téléphone mort ! Ce Delourrier introuvable ! Cette partition incompréhensible ! Cette saloperie de neige ! Comment veux-tu faire quoi que soit !
- Calme-toi kamleben.
Elle sut comment me calmer.

Il faisait nuit. Elle s'était endormie. Je me versai le fond de vin. Mon bout de papier était toujours sur la petite table. Je le vis en prenant une cigarette dans le paquet presque vide. Et soudain, je sursautai. Je saisis le papier et la lumière jaillit ! Comme quoi on voit parfois les choses sans les regarder. Comment n'avais-je pas vu ça avant !
Mais le résultat m'inquiéta.
Je ne voulais pas la réveiller pour lui faire part de ma découverte. Elle devait être bien fatiguée. Je m'allongeai doucement à côté d'elle. Sa respiration était presque inaudible. Tout en réfléchissant, je n'osai pas bouger.
Et je m'endormis à mon tour.

>>> suite...

© Bruno de La Perrière, 2008

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